Marseille (Netflix) – Le chef-d’oeuvre inversé

Marseille - Robert Taro (Gérard Depardieu) et Lucas Barrès (Benoît Magimel)
Robert Taro (Gérard Depardieu) et Lucas Barrès (Benoît Magimel) / (Ouest-France)

Robert Taro (Gérard Depardieu) a 20 ans de mairie derrière lui. Pilier de la politique marseillaise il a pris sous son aile l’orphelin Lucas Barrès (Benoît Magimel). Son jeune poulain est désigné comme son successeur. A l’approche des élections le protégé dévoile son ambition et entreprend un parricide avec tous les moyens à sa disposition, sans scrupule et parfois dans l’illégalité. Le paysage politique et la famille de Taro subissent de plein fouet l’ambition de Barrès.

ITW avec Dan Franck sur LCI

Que connaissiez-vous de Marseille avant d’écrire dessus ?
Pas grand-chose, pas suffisamment pour écrire. Donc il y a eu une part d’enquête importante de ma part : je suis allé dans les cités, dans les mosquées, à la mairie, j’ai aussi suivi les élections départementales. J’ai rencontré de nombreux interlocuteurs et fait vérifié mes dialogues par des politiques et des gens des cités.

Avant toute chose je tiens à vous préciser que je n’utilise pas cet espace comme un défouloir malgré les apparences. Même quand des séries me déplaisent c’est probablement parce que je ne fais pas partie de la cible ou simplement le peu d’intérêt de ma part pour la thématique. On ne peut parler ici d’une mauvaise expérience tant ce produit terminé et dont la diffusion a été autorisée témoignent d’un foutage de gueule généralisé. Parce que c’est Netflix la communication est importante et les relais médiatiques nombreux. Forcément la société fait appel à des noms bien connus et installés dans la profession Dan Franck, Florent-Emilio Siri et Thomas Gilou. Parce qu’elle est surveillée de près à chacune de ses annonces. Parce qu’elle est souvent regardée avec impatience et admiration elle a cru bon de livrer tel quel un projet à peine esquissé et aux défauts ahurissants pour une série diffusée en 2016. Au lieu de profiter de ce que la France a de scénaristes rejetés par des grandes chaînes trop lâches, Netflix a gâché son argent et sa notoriété pour un programme conçu pour des spectateurs visiblement abrutis et prêts à tout gober. J’ai ressenti de la peine pour l’équipe derrière Marseille, croyez-moi, mais ce prêt-à-visionner dépasse la médiocrité actuelle et prouve encore une fois qu’en dépit d’un beau potentiel la télévision française n’offre pas le même traitement aux projets novateurs et aux grosses machines à audience.

Dès sa sortie un déluge de critiques négatives s’abat. « Le géant américain » Netflix attise la curiosité et bénéficie d’une belle campagne de pub. Ce sera forcément bien puisque « le géant américain » est à la manoeuvre. On nous promet un ton inédit. Du subversif ! Une série tellement folle que les créateurs ont décidé de ne pas trop brusquer les téléspectateurs en éliminant méthodiquement tout ce qui aurait pu en faire une bonne série. Absolument tout. Difficile de croire qu’un tel niveau de ratage ait pu sortir un jour ! Et pourtant je m’en suis tapée des navets quand j’étais petite avec toutes ces conneries américaines qui remplissaient les dimanches mornes à base de Walker Texas Ranger et Steven Seagal. En réalité ce n’est même pas comparable tant Marseille cumule TOUS les défauts du genre, défauts qui sont pourtant moqués et peu à peu abandonnés ces dernières années par les producteurs français.  Honnêtement si c’est volontaire c’est du génie. Sinon c’est aberrant, surtout lorsque vous découvrez les ambitions de l’auteur Dan Franck. Soit l’auteur et le réalisateur Florent-Emilio Siri sont trop craints pour être contredis, soit cette équipe prend le public français pour des cons. Hallucinant si on liste toutes les étapes et les personnes investies dans la création d’une série. Tout est foiré et je ne sais même pas pour où commencer. J’aurais pu m’arrêter là, éviter l’acharnement mais le renouvellement de la série pour une 2ème saison (destinée aux brésiliens et russes) et ce foutage de gueule méritent une démonstration.

Commençons par le thème. Une guerre entre deux politiques du même bord sur fond de vengeance intime rappelle l’excellent Baron Noir. Mêler blessures personnelles et combat politique est un défi osé et passionnant tant l’enjeu touche de nombreux domaines, permet plusieurs angles d’approche et rejoint l’expérience du spectateur-citoyen. Baron Noir a su exploiter des luttes locales à hauteur d’homme avec une résonance nationale, un regard sur les partis d’opposition et de gouvernement ainsi que l’exercice même du pouvoir. Les manipulations et les égos se croisent sans dissoudre un fil rouge fortement sollicité. A la rigueur Marseille aurait pu choisir de traiter un seul aspect. Même pas. Je ne parle pas d’un développement maladroit, il n’y en a pas. Vu l’ambition de Marseille nous aurions dû assister à un drame politique et psychologique. En réalité il n’y a qu’un arc narratif qui avance de manière scolaire : un problème -> une solution -> un nouveau problème -> une nouvelle solution… Et quelles solutions ! La principale est de baiser l’adversaire, littéralement. Machin baise machine et hop tout est réglé. Machine a baisé tout le monde et la voilà maître du jeu. Le politique et les devoirs qui découlent d’un mandat sont secondaires. Un seul évènement de ce type prend place au début histoire de lancer les hostilités. La finesse et la stratégie n’existent pas. On nous présente les grandes figures locales comme des vieux routards du jeu électoral et pourtant ils se font tous avoir comme des bleus. Et ça chouine, et ça tombe des nues. Sans parler des techniques pour truquer le scrutin. Ils ont osé envoyer des caïds murer les bureaux de vote. La stratégie pour gagner une élection c’est de condamner les bureaux de vote. Mais merde ! On peine à croire que ces scènes n’aient pas été écrites par des kékés de 15 ans… Et ça ne finit jamais. Lorsqu’une équipe prépare un coup avec révélation sur le chauffeur d’un candidat celui-ci perd 5 points. Ping. Son équipe réplique et il regagne 5 points. Pong. A la poubelle le plaisir de découvrir des plans à plusieurs coups d’avance où l’on suit avec plaisir sa mise en œuvre. Avec un sens de la subtilité remarquable la scène au conseil municipal du 1er épisode nous dévoile involontairement l’issue de la lutte Barrès/Taro avec ces gros plans dramatiques qui n’ont rien d’esthétique et servent juste à placer lourdement les futurs éléments de l’intrigue. Le suspens est niqué dès le début car oui les créateurs baisent aussi leur intrigue. Au moins c’est raccord avec la connerie et l’incohérence des personnages.

Déjà qu’ils n’ont pas développé grand chose il n’allaient quand même pas créer de vrais personnages. D’un côté les hommes politiques sans état d’âme, ami et principe toujours à manigancer contre les alliés. Quand ils ne jouent pas aux fins calculateurs ils reçoivent les coups avec étonnement parce qu’aussi curieux que cela puisse paraître les adversaires répondent aux attaques. Je passe aux femmes dont les portraits sont un hommage à leur rôle dans cette société. On pourrait les résumer à « Toutes des salopes ». La présidente du Conseil général Vanessa d’Abrantes (Nadia Farès) a sûrement un plan de gestion pour la région mais on s’en fout car c’est surtout une pute. On apprend qu’elle a couché avec Taro pour la présidence et avec Barrès pour faire avancer ses projets. Barbara (Carolina Jurczka) la jeune et jolie assistante de Lucas Barrès est elle aussi un mystère. Elle semble être chargée de la constitution des listes et des sondages. Malgré ces tâches annoncées on ne sait toujours pas d’où elle vient, on ne connaît rien de ses compétences, on sait juste que c’est une pute et la moitié de ses apparitions sert à l’évocation de sa vie sexuelle. Julia Taro (Stéphane Caillard) est d’abord décrite comme indépendante et rebelle face au milieu de son père le maire. Mais pas vraiment. Enfin un peu quand même. Elle passe aussi son temps à coucher, ses principes changent d’un épisode à l’autre, au fond c’est une gamine capricieuse. Sa mère Rachel (Géraldine Pailhas) est une gourde qui rit souvent avec une pointe de dépit à chacune de ses scènes. Un évènement dramatique l’oblige à enlever son masque de niaise pour appliquer celui de la colère. Rachel n’est pas bouleversée elle change juste de personnalité, le scénario l’explique par une dépression mais moi j’appelle ça de la schizophrénie. Ou un mauvais jeu. Pour ne rien arranger elle apprend avec horreur une triste vérité que le téléspectateur démasquera involontairement dès la 1ère scène de la saison. Et pour finir le summum du ridicule avec les caïds. Y’a celui en costume avec sa tête de méchant, Ange Cosoni (Jean-René Privat), dont on devine tout de ses intentions dès sa 1ère apparition. Et pour conclure avec les champions, les deux petits voyous Eric (Guillaume Arnault) et Selim (Nassim Si Ahmed), deux petites victimes qui se muent subitement en brutâsses sans que personne n’y croit à commencer par eux. L’élection est un combat d’homme et c’est sur le plan intime que l’issue du vote va se sceller. En effet une collaboratrice blessée par son candidat quitte subitement l’équipe au dernier moment. Révolté par le peu d’humanité de son candidat un autre soutien important, qui a pourtant magouillé et intrigué, démissionne, un dénouement très soap : « Il a fait pleurer cette jeune femme ! Et bien moi aussi je m’en vais ». Et je ne caricature pas ! Ces deux départs mettent vraiment fin à la campagne du politique esseulé. 

A entendre Dan Franck Marseille est une étude de la ville. On aura rarement vu une étude ignorer aussi superbement son sujet. L’ambition est louable de donner la parole aux habitants et user des spécificités de cette ville, pourtant l’environnement est totalement désincarné. Marseille aurait pu se passer ailleurs tant rien ne caractérise ni les lieux ni la vie locale. Même le soleil est froid. Les vues aériennes ont la fadeur d’une vidéo promotionnelle de l’office du tourisme. Il m’est difficile de déceler une esthétique unique à cette série. Sans compter l’absence d’accent qui n’est plus qu’un détail à ce niveau de dépersonnalisation. La réalisation de Florent Siri, qui s’est attribué le pompeux nom de « créateur visuel » accumule des tares qui feraient honte au département fiction de TF1. Marseille contient d’innombrable ralentis couplés d’une voix-off pour spectateurs amnésiques. Ils ont osé le ralenti sur une explosion, une scène de sexe grotesque ou une ballade mère-fille bras dessus bras dessous. Dans l’ensemble les épisodes sont un enchaînement effréné de scènes courtes qui, une fois l’élément d’intrigue délivré, sont zappées. La direction d’acteurs est à l’image du reste. Et oblige malheureusement les interprètes à se démerder comme ils peuvent. Les pauvres provoquent trop souvent gêne et incrédulité. Par exemple dans une même scène entre deux amies à la terrasse d’un café. Deux informations doivent être traitées, la seconde est grave. Donc soudainement l’une d’entre elles fait soudainement la moue pour pouvoir passer à la suivante. De même que les détails semblent avoir peu d’importance. Ainsi Lucas Barrès use d’un accent plus ou moins prononcé selon ses interlocuteurs sauf que personne n’a cru bon de refaire la scène ou de prévenir Magimel que dans un contexte similaire ou une même scène son accent change. La caricature s’inscrit jusque sur la garde-robe des ennemis à l’image de Vanessa d’Abrantes avec ses tenues austères et ultra-moulantes surmontées par un chignon haut, très haut, en gros elle ressemble à une sorcière de Disney. Le style des autres personnages est quelconque et ce n’est peut-être pas plus mal…

J’étais prévenue et le visionnage a dépassé mes attentes. Des tas d’idées de scènes à la con me sont venues, et surprise, elles se sont réalisées ! Alors avant de vous lancer faites jouer votre imagination et comparez la aux créateurs de Marseille.

Créé et écrit par Dan Franck. Création visuelle et réalisation par Florent-Emilio Siri. Réalisation des 4 derniers épisodes par Thomas Gilou. 8 épisodes de 35 à 45 minutes. 2016.

Les illustrations de cet article viennent du Tumblr marseillelaserie


10 réflexions sur “Marseille (Netflix) – Le chef-d’oeuvre inversé

  1. Déjà que la série me tentait pas à la base (Magimel et Depardieu, pas trop mon truc)(série française sur la politique, bon, voilààà quoi), mais la bande-annonce a achevé de me convaincre. Ce dernier plan avec Benoît en mode méchant de James Bond qui soufflette un peu de fumée au-dessus de ses lunettes de soleil, c’est fameux…
    J’avais déjà vu passer le tumblr et au début j’ai cru que c’était une parodie et puis en fait non, donc j’ai encore plus ri 😀

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  2. J’aimerais regarder cette série, juste pour bien me marrer ! Marrant que je lise cette chronique, je suis allée à Marseille aujourd’hui (avec les bouchons et tout ça).
    J’ai regardé la vidéo que tu as mise… je suis fascinée par… tout quoi !!! 😮 😮

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    1. Et tu sais quoi ? Tu risques de passer un bon moment avec cet objectif ! Tu me diras si c’est un portrait fidèle de la ville.
      Tu sais que j’men suis toujours pas remise, comment un truc pareil est possible ? Comment ils ont pu croire faire une série novatrice ?

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      1. Je me demande vraiment ce que ça donne mais ça a l’air très caricatural (et pourtant je ne porte pas Marseille dans mon coeur !). Mais là rien que les accents et le nom pas du tout subtil Taro, ça me fait marrer ! 😀

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