Au service de la France (Saison 2 – Arte) – Enthousiasme double tamponné

Au Service de la France : Roger Moulinié (Bruno Paviot) Jackie Jacquart (Karim Barras) et Jean-René Calot (Jean-Edouard Bodziak) - Arte
Jacky Jacquard (Karim Barras), Jean-René Calot (Jean-Edouard Bodziak) Roger Moulinier (Bruno Paviot) – Arte

L’année 1961 s’annonce périlleuse pour les prestigieux Services secrets français. L’époque est aux tractations délicates, aux négociations habiles et à la connaissance parfaite de la situation. Aucun doute qu’avec nos 3 génies du renseignement que sont Calot (Jean-Edouard Bodziak), Jacquard (Karim Barras) et Moulinier (Bruno Paviot) la paix du monde est entre de bonnes mains. Ainsi les troubles se diffusent dans toute l’Afrique où un pays attend son président élu, Jacquard essaie de profiter des derniers instants de l’Algérie française quand le bloc communiste cache bien sa complexité au grand dam de Calot qui ne parvient pas à convaincre le Service de la gravité de la situation. Le sort s’acharne sur ce dernier question puisqu’il est muté de force chez lui pour goûter à ses premières vacances. Pendant ce temps là André Merlaux (Hugo Becker) est toujours mort, alors il se cache de ses ex-collègues. Il a bien raison car les temps sont aux coups bas et les renseignements français ne sont pas épargnés. Sur le plan administratif le sérieux de Gomez et son remplaçant Schmid (Antoine Gouy) assure un fonctionnement sans accroc mais la hiérarchie est fragilisée par les querelles entre Moïse (Christophe Kourotchkine) et le colonel Mercaillon (Wilfred Benaïche), en cause des secrets inavouables qui peuvent mettre fin à leur carrière. Ce dernier doit aussi faire face à une vie privée en lambeau, mais même face à la déliquescence morale et la remise en cause de sa position Maurice Mercaillon ne manque pas de ressource comme dirait le comptable. Il y a également du nouveau chez les nouveaux, Guy (Clovis Fouin) l’employé modèle s’intègre parfaitement dans l’attente de sa titularisation quand Marie-Jo (Marie-Julie Baup) révèle de précieuses compétences.

A mes yeux la production humoristique française souffre de trop de conformisme tant dans l’histoire, les personnages où l’écriture même des gags. La comédie est un art formidable si elle est servie par une véritable ambition et j’ai l’impression que ce genre n’est pas assez pris au sérieux pour bénéficier d’un développement qui implique un véritable univers, des personnages solides et un humour élaboré. Au Service de la France réussit cet exploit de créer un univers propre à servir cet humour avec des personnages caractérisés et des situations déjà connues dont ressort un humour qui sait tirer profit de chaque élément sans perdre en créativité. C’est une vraie joie de retrouver cette série où se croisent le familier et l’imagination. Il est rare qu’une comédie française me procure la même joie qu’une sitcom anglaise, cette impression de faire partie du truc, comme de partager cet univers avec des personnages certes absurdes mais pas improbables. Une œuvre en somme cohérente qui a des ambitions et atteint ses objectifs sans perdre en cohérence. C’est donc le même trio d’idiots aussi imprévisible qu’étonnant qui est chargé de la sécurité du pays, frayant avec un mort finalement vivant, des cadres en guerre, un « nouveau » responsable du règlement en Etat d’urgence. Cette deuxième saison étoffe la galerie de personnages en offrant à chacun une occasion de briller (ou pas). L’Histoire est détournée avec malice, chaque évènement est ici le résultat de l’incompétence, de la maladresse ou de l’incompréhension de cette époque par nos cadors du renseignement. L’époque est ainsi racontée par le biais d’excellentes trouvailles : indépendants québécois, choix d’un président africain, transport de la bombe nucléaire, putsch des généraux, mur de Berlin, guerre froide, la coopération avec les agents américains, un référendum aux conséquences mal appréhendées par les votants, le KGB… Prenons l’exemple de l’Algérie : L’Algérie c’est la France. Mais l’Algérie c’est aussi le bordel. Bientôt l’Algérie pourrait être l’Algérie. Mais ce n’est pas très clair, pour nos espions qui ont toutes les difficultés à comprendre le sens même de ce referendum, à commencer par Jacquard pourtant LE spécialiste de la zone.  Pour les supérieurs l’affaire est claire, fidélité absolue au Général de Gaulle. Ainsi ce n’est pas le professionnel mais l’homme qui alimentent le désordre, comme les investissements dans l’économie locale, une passion contrariée ou l’amour des paires.

Un art de l’absurde conjugué à une gravité inappropriée où rien n’est sacrifié au nom d’une supposée efficacité. En particulier avec ces personnages fidèles à eux-mêmes, devenus familiers sans pour autant être prévisibles. La connerie est un art servi par des dialogues brillants aux tournures ciselées et servies par des acteurs impeccables, pour ma part chaque choix de ce casting est une révélation. L’administration est décrite via des rituels inadéquates et diversement appréciés le cérémonial des pots ou les sessions de conférence/passion. L’URSS bénéficie d’un traitement aussi large que grotesque tant sur le plan quotidien que politique. Sur le plan des évènements l’idée est qu’aucun des agents ne comprend sa mission et parvient tout de même à changer le cours de l’Histoire sans s’en émouvoir ni même s’en apercevoir. Les dialogues sont soignés pour donner lieu à des tirades absurdes et brillantes et une punchline d’assassinat improbable et grandiose. Cette saison est avant tout celle de Wilfred Benaïche qui incarne un Colonel dont la famille se délite devant ses yeux, inspirée par la libéralisation rampante des mœurs. Il s’abandonne progressivement à la désinvolture, avec sa stature et cette voix délicieuse qui nous délivre ses vacheries et ses cruelles stratégies. Chez Merleaux et sa la naïveté s’est muée en une dévotion douloureuse au service d’un double jeu perilleux. Karim Barras campe un Jacquard dépassé par son propre pays, Bruno Paviot compose avec un Moulinier romantique jusqu’à l’obsession et enfin Calot. Ahhh Calot l’autre révélation de la saison. Sous les traits de Jean-Edouard Bodziak l’agent chargé du bloc communiste est paumé dans sa certitude. C’est la rencontre bizarre entre l’absurde et la lucidité, avec en prime une interprétation grotesque qui m’a enchantée du début jusqu’à la fin (#passioncalot). Marie-Julie Baup brille sous les traits de la secrétaire ingénue goûtant à l’émancipation. Quand Antoine Gouy incarne le zèle et la ringardise sous le running gag Gomez/Schmid avec délice.

Petit dialogue savoureux et hors contexte :

« Moulinier : Mais vous êtes malade ?! Vous auriez pu nous faire arrêter !

Jacquard : Nous envoyer au goulag !

Calot : Si ça existe. Et vous vous auriez pu nous faire envoyer au goulag, si ça existe, avec cette histoire de chaussures rangées à Moscou.

Moulinier: Ça va, on va pas en faire plat, on n’a fait qu’assortir des paires.

Calot : Moi aussi. »

Ecrit par Jean-François Halin, Jean-André Yerles et Claire Lemaréchal. Réalisé par Alexis Charrier. 12 épisodes de 30 minutes environ. 2018.

Au service de la France : Marie-jo ( Marie-Julie Baup) - Arte
Marie-Jo (Marie-Julie Baup) – Arte

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