Couverture médiatique des élections : le fiasco

Kent Brockman (Les Simpson - Matt Groening)

Dès la réelection de David Cameron en mai 2015 je voulais écrire ce billet. Contre une couverture des élections effectuée selon des prédictions et non selon les faits. Alors que les JTs et journaux annonçaient un résultat très serré et osaient prédire une petite victoire du Labour avec l’accession d’Ed Miliband au 10 Downing Street. Une semaine seulement avant le vote un article sur Le Monde évoquait enfin les électeurs du Parti Conservateur et la raison d’un vote en faveur de Cameron. Alors les résultats une fois tombés nous avions droit à la litanie « d’une élection imprévisible » « des résultats surprenants » blah blah blah… Sauf que ce constat se renouvelle à chaque élection, comme pour le scrutin en Israël et bien évidemment celui aux États-Unis avec la victoire « surprise » de Donald Trump que « personne n’a vu venir ». Loin de moi l’idée de descendre gratuitement une profession. Je respecte le métier mais je reste circonspecte quant à sa partie visible. Je réagis et je m’inquiète en tant que citoyenne sur la médiocrité de sa couverture médiatique. L’information neutre et exhaustive étant indispensable à l’exercice de la démocratie je n’ai que peu de patience contre ces médiocres qui en plus de nous informer selon une grille de lecture discutable sont en plus incapables de mea culpa.

Journaliste : Historien du temps présent et non devin

A quoi cela sert d’attendre sagement le résultat lorsqu’on a déjà des sondages à disposition ? Le premier problème de l’information biaisée découle de cette envie d’être à l’avant-poste, d’être la publication qui aura vu juste. Or pour voir juste il faut fouiller et comprendre. Peut-être que les sondages n’ont pas tout à fait tort, Hillary Clinton a obtenu plus de voix que Donald Trump, mais l’omniprésence des prédictions a empêché les commentateurs de comprendre dès le début pourquoi Trump était un candidat crédible. Si les papiers se multiplient au sujet des Simpson, une série qui aurait tout compris, elle devrait servir aussi d’avertissement. Car au fond une satire qui marche et anticipe fait le travail d’un journaliste, là où les médias ont tendance à rassemblé de plus en plus un public clivé qui adhère aux points de vue avant même de juger de la qualité de l’information les Simpson rassemblent jusqu’aux vrais Flanders. Pour faire une bonne satire il faut observer et rendre fidèlement les comportements, la structure d’une société et ses liens, preuve qu’à défaut de savoir précisément le résultat il était de comprendre les ressorts de ce vote. En rejetant la facilité du chiffre qui tombe avec régularité les journalistes auraient pu explorer les raisons du vote Trump  L’histoire s’écrira en partie grâce aux articles et je crains qu’une fois les contemporains morts il ne restera qu’une version écrite par ceux qui n’ont pas pu et voulu voir.

Vrais ou faux les sondages sont une plaie

Que dire du citoyen qui voit chaque jour sa réflexion et son opinion niées sous le prétexte que 2 candidats se détachent nettement et  reste dans l’ignorance des autres candidats, ainsi éliminés d’office. Il suffit de voir en France, lors de la dernière campagne le traitement des petits candidats était déontologiquement condamnable. Les meetings d’Eva Joly diffusés en pleine nuit pour remplir les quotas imposés par le CSA ou pire humilier un candidat en direct dans une émission à l’époque suivie. Souvenez-vous du Grand Journal présenté par Michel Denisot, Nicolas Sarkozy et François Hollande ont droit à une émission entière et en janvier 2012 Nicolas Dupont-Aignan décroche un passage moindre. Soi-disant pour illustrer le programme du candidat Denisot annonce que la fin de l’émission se fera en noir et blanc. Peu importe les idées du candidat c’est un manque de respect flagrant qui aurait du faire réagir car vous vous doutez bien que la rédaction n’aurait jamais eu le courage de procéder de cette manière pour les candidats mieux placés. La lâcheté se mesure aussi selon les sondages. Ils induisent également une idée de légitimité. Ouvrir ses colonnes à un candidat populaire et pas encore déclaré par ce qu’il jouit simplement d’une belle image et sans réel programme à proposer est devenu la norme. Vous trouvez ça normal qu’avant même d’entrer dans la course Macron, qui a donc quitter son ministère et n’était officiellement pas candidat, ait déjà bénéficié de unes ? Remarquez malgré les bonnes résolutions annoncées à l’écran les sujets sur les primaires à droite sont toujours présentés de la même manière. Encore une fois je n’accuse pas les sondages d’être faux mais de passer à côté d’une dynamique. Je préfère découvrir pourquoi malgré ses multiples mises en examen Nicolas Sarkozy parvient encore à rassembler lors de ses meetings.

Le complexe de supériorité

Qu’il soit conscient ou non ce traitement de l’information implique de choisir qui est crédible et qui ne l’est pas. Un jugement de valeur qui se dessine à coup d’adjectifs et d’éditos. Une tendance fâcheuse qui sonne comme une leçon, au nom de quelles valeurs un candidat a droit à une couverture de fond ? Couvrir un tel évènement donne-t-il la grosse tête au point de décider qui est sérieux et mérite donc une exposition digne de ce nom ? Juger untel d’être populiste ou utopiste c’est prendre le risque de passer à côté des grandes tendances. Prenez l’exemple de l’affrontement entre Bernie Sanders et Hillary Clinton lors des primaires démocrates. Comment s’étonner du rejet de la candidate quand tout était écrit dans la popularité d’un homme en guerre contre les lobbys et l’argent face à une femme dont des soupçons de corruption pèsent sur sa fortune. A désigner le futur vainqueur selon sa propre raison le commentateur oppose sa réflexion à un vote dit de ‘colère’. C’est oublier que les votants savent pourquoi et pour qui ils votent. Les supporteurs de Trump ont entendu ses insultes et ses propositions et ont tout de même voté pour lui. C’est un indicateur passionnant où la représentation du pouvoir évolue, où le monde politique vit des temps d’incertitude. Le contexte particulier joue une partition non négligeable mais le vote se charge d’une nouvelle valeur, le citoyen a d’autres inspirations, s’il est bien une période passionnante c’est la nôtre. Alors au lieu de décerner des bons point en sens commun intéressons nous enfin à l’individu et non à ces mouvements de masse. Les opinions et les jugements de valeur ont leur place sur les blogs et les éditos, aux magazines, JTs et radios de devenir les miroirs de notre société.

 


12 réflexions sur “Couverture médiatique des élections : le fiasco

  1. Ton article est si juste – on en avait déjà discuté. J’avoue que certains journalistes me sidèrent par leur condescendance et pensent que leur avis est celui des autres. Finalement ils sont complètement à côté de la plaque alors que certains facteurs étaient plus que visibles.

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    1. Merci. Clairement comme l’élection du dimanche l’a encore prouvé. Avec toutes les affaires judiciaires et une campagne qui rappelle celle qu’il a mené en 2012 et perdu la défaite de Sarkozy était vraiment imprévisible… Des fois je me demande s’ils en sont conscients. Et ça n’a pas l’air de s’arranger, t’as vu ce sondage sur la répartition des électeurs selon leurs opinions, ça sort d’où ???

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      1. Oui car dans la foulée t’as une chroniqueuse de droite qui se permet d’insulter les électeurs de gauche. Elle se doute que ces chiffres ne veulent rien dire m’enfin si on peut insulter gratuitement… La couverture de l’entre-deux tour a l’air un peu mieux. T’as remarqué d’ailleurs les commentateurs qui avec ce deuxième tour vont ‘pouvoir s’intéresser aux programmes’ WTF !

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      2. Le truc, c’est qu’il n’y a plus aucun respect dans les valeurs et opinions de chacun. Or c’est en insultant qu’on crée de la frustration et de la colère, et ça se ressent dans les votes. AHhahaha !! Le foutage de gueule !!

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      3. Voilà à force de foutre des éditorialistes partout tu as de la violence même dans l’information. Peut-être que le jeu démocratique serait moins faussé si tout était traité rationnellement et non émotionnellement, tu le vois avec Trump on se demande si avoir méprisé ses votants n’a pas joué en sa faveur…

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  2. J’avoue que je suis très partagée sur la question. D’un côté, ça me semble difficile d’imposer à des journalistes ou à des animateurs télé leurs sujets, leurs invités. De l’autre, je trouve qu’il y a effectivement une forme d’élitiste. ce qui m’intéresserait, moi, c’est un media citoyen, participatif, où les candidats auraient le même temps pour exposer leur programme, et répondre à des questions émanant directement des citoyens (choisies, par exemple, par un algorithme au hasard). Ainsi on passerait moins par le « filtre » d’une personne tierce. J’aimerai qu’on en revienne à des débats d’idées plutôt qu’à des débats d’images. Je suis sûre qu’avec internet, cela serait tout à fait possible. Le problème serait alors que les partis qui ont été habitués à chercher du soutien sur internet car bénéficiant de moins de visibilité à la télévision (typiquement, le Front National et le Parti de Gauche) seront peut-être avantagés, car plus aguerri à l’utilisation de ces plateformes

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    1. Je comprends tes hésitations, dans l’idéal il faudrait une institution capable de véritable sanction si la neutralité et l’équité sont malmenées. Ta proposition est très souhaitable, que ce soit pour l’étape de l’exposé que le débat. Il est indispensable de traiter l’information sur le net avec la même importance que les contenus tv. De toute façon on sait que le glissement des spectateurs n’est pas un fait global mais opère par tranche d’âge, ainsi les jeunes échappent à ces programmes. Pour l’instant la tv à ses avantagés comme internet, il faut de chaque côté offrir une même plateforme/exposition et ce dès à présent. Malheureusement le temps passe et les vieux réflexes sont bien vivants, l’image et les sondages affaiblissent le débat, pourtant les présentateurs peuvent à tout moment changer la donne, c’est fou…

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  3. J’arrive un peu tard mais, je crains que ton post reste encore valable pour l’année qui suit ! Tout ce que tu écris est très juste !

    C’est dingue de voir si peu de médias faire leur mea culpa après tous ces résultats plus « impensables » les uns que les autres. Alors, c’est vrai qu’il y a de moins en moins de journalistes locaux pour être au plus près des gens mais, ça ne doit pas tout justifier.

    Aux USA, les reporters sont basés à NYC ou à Washington. Evidemment, personne n’a conscience de ce qui se passe dans le Wisconsin ou le Michigan. Les reportages de Martin Weill m’avaient marquée car pour le coup, il s’était déplacé. Ce n’étaient pas des gens particulièrement racistes, sexistes ou juste complètement idiots qui soutenaient Trump, c’étaient des gens désespérés. J’ai discuté durant des heures avec un ami qui a voté pour lui, tout ce qu’il me disait avait une vraie logique. C’est tellement facile pour nous de rire de ses pitreries, vive le buzz, vive le clic. Pour le sens profond, qui existe, on repassera. On n’a à peine entendu parlé des difficultés des gens, de la détestation de Clinton et ces gens n’ont pas vu les réels problèmes que pose le programme de Trump. Demain ce sera la même chose pour Le Pen, Fillon, pas encore Macron car jusqu’ici, il n’en a même pas et pourtant, il est déjà l’idole des journaux !

    Le phénomène est global et c’est terrifiant…

    Tu devrais soumettre ce post à une publication 😉

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    1. Tard ou pas ta visite est toujours un plaisir, surtout en bonne connaisseuse des médias j’aime lire ton avis !
      Merci beaucoup et oui malheureusement. Comme tu le relèves justement le manque de journalistes répartis sur tout un pays laisse la place aux commentateurs enfermés dans leur point de vue. Il faut qu’ils retrouvent le goût du temps long et surtout un peu d’humilité.
      Tu fais bien de le souligner, les reportages sur ces lieux avaient vu juste, d’où ce sentiment d’immense gâchis. Voilà sans ce jugement de faveur on aurait pu mieux comprendre. Ces régions qui ont voté Trump vivent effectivement une situation délicate, alors forcément si l’on ne parle que du grand chiffre national du chômage tout beau tout gros ça fait un choc quand localement la situation est plus complexe.
      Si tu regardes la situation ici beaucoup de ceux qui font le une n’ont pas encore livré de programme détaillé.
      ^^ « La méchante blogueuse qui critique les médias ». Je peine à croire qu’il serait passé, mais merci c’est flatteur !

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